Le saint suaire de Turin

Une veuve ingénieuse

Avril 1349. Pour remercier le ciel de l’avoir aidé à s’extirper des geôles anglaises, le chevalier Geoffroy de Charny entreprend la construction de la collégiale Sainte-Marie de Lirey, près de Troyes. Elle est achevée quatre ans plus tard et son propriétaire, comme il est d’usage, y expose quelques reliques pour attirer les pèlerins et amortir ainsi les frais de sa construction. La protection divine que sa dévotion devrait lui assurer n’empêche cependant pas Geoffroy de Charny de défuncter à la bataille de Poitiers, le 16 septembre 1356, en protégeant le roi des coups anglais. Sa veuve, Jeanne de Vergy, n’a guère le temps de pleurer la mort de son mari et la déchéance du royaume de France. Elle doit sans désemparer gérer son domaine et pourvoir aux frais de la collégiale, que les reliques trop ordinaires acquises par feu son époux ne dotent pas d’une attractivité suffisante.

Elle s’en ouvre alors à son chapelain avec lequel elle discute du moyen de donner plus de lustre à leur collection. Et précisément de définir quelle pièce serait susceptible d’en rehausser l’éclat. Or il leur est difficile d’aborder ce sujet sans évoquer la relique européenne la plus populaire du moment. Celle qui a attiré plus de 800.000 pèlerins à Rome au début de la décennie, à l’occasion de sa dernière exposition. Et qui consiste en l’occurrence en une pièce d’étoffe utilisée par Sainte Véronique, par compassion, pour éponger le visage du Christ lors d’une des stations de son calvaire. Et sur laquelle la sueur ainsi récoltée aurait imprimé le visage du futur crucifié. Le voile de Véronique, ou Santo Soudario, qui constitue la relique en question, est en fait une légende chrétienne tardive, mais qui est alors dans tous les esprits. Jeanne et son chapelain décident de s’en inspirer en l’associant à un autre linge christique : le linceul dans lequel le corps de Jésus de Nazareth fut enveloppé. Et sur lequel il est permis d’imaginer que son image se serait pareillement imprimée.

Il faut observer que les promoteurs de la future œuvre s’écartent là de la réalité historique et des évangiles. En effet, ayant été " oint et lavé ", selon les rites funéraires en usage, confirmés par les saintes écritures, il n’était pas question que Jésus puisse laisser des traces de sueur aussi abondantes sur son linceul. Peu importe. Au nom de l’indispensable licence artistique qu’implique la réalisation du Suaire, c’est sur ces bases qu’elle est confiée à un peintre troyen. Celui-ci représente donc les traces de sueur du crucifié, recto-verso et grandeur nature, sur une grande toile de lin d’un mètre sur quatre. L’image du Christ, réalisée en négatif puisque elle est censée représenter une empreinte, est obtenue avec de l’ocre rouge dilué dans du collagène animal.

Bien qu’il ne puisse non plus, à la suite de la toilette funéraire du défunt, être question de présence de sang, l’artiste utilise en abondance du vermillon pour en illustrer les stigmates : les cinq plaies des clous et de la lance, ainsi que les blessures du fouet et de la couronne d’épines. L’effet rendu est saisissant. En phase avec le culte de l’époque pour les stigmates, tel qu’illustré par les très populaires et sanguinolentes processions de flagellants. Jeanne et son chapelain sont, quoi qu’il en soit, ravis du résultat au-delà de toute expression, et décident derechef de l’exposer. Mais il n’est pas question pour leur part d’abuser les visiteurs. C’est bien une icône qu’ils présentent au public et non une relique. Il existe déjà plusieurs linceuls du Christ exposés en Europe, dont deux en France, et ils ne prétendent pas en ajouter un autre, et encore moins se substituer aux autres.

On ne saurait donc, au moment où le superbe linceul imagé apparaît dans la collégiale de Lirey, attribuer d’intention malicieuse à ses promoteurs. Mais l’équivoque va bientôt s’emparer de l’œuvre. En effet, après un succès d’estime légitimement obtenu auprès des visiteurs, une rumeur se crée au fil des ans, selon laquelle la pièce ainsi exposée serait non pas une simple représentation mais une relique authentique. Progressivement la rumeur enfle et avec elle le nombre des pèlerins. Le linceul de Lirey vient donc ainsi, subrepticement, s’ajouter à la longue liste des reliques christiques et s’inscrire dans une histoire millénaire commencée bien après la mort et la résurrection de l’intéressé.

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